Suite
Inès
Non, elle n'est pas majoritaire. Je commence maintenant à l'invoquer et à me permettre de l'invoquer parce que justement, ça fait un an et demi que je fais cette pièce, que maintenant le texte, il est descendu. Comme on dit, il n'est plus dans mon cerveau, il est dans mes tripes. Il sort tout seul le texte. Je vois que quand je me prépare, je le récite dans la rue ou en lisant telle chose. Maintenant que je connais bien le texte, que je connais les mouvements, je peux vraiment me permettre de prendre de la place sur scène, comme il me l'a dit d'ailleurs Ismaël. Et je vois que c'est un peu... Ça se joue sur rien, mais j'incarne une grand-mère. En fait, je suis possédée. C'est l'histoire d'une jeune femme qui est possédée par sa grand-mère, une jeune femme juive, et en face, un palestinien qui également va être possédé par son grand-père parce qu'il y a une éclipse. Donc en fait, on passe quand même 1h20 sur scène à parfois se contorsionner parce qu'on devient en quelques secondes le grand-parent. Donc c'est quand même quelque chose. Avant d'être vraiment à l'aise, je pense que je le faisais un peu mécaniquement. Et là, on me dit que c'est très subtil, que je vais jouer plus avec la possession. C'est jamais exactement la même chose. Je sais que je dois être assise à un moment, debout à un moment. C'est sûr que c'est important parce que c'est comme ça. Mais pendant par exemple que Ismaël fait le personnage et qu'il y a un long monologue. Pendant cela, je suis sur une chaise. Et il ne faut pas croire que quand on ne parle pas, on ne doit pas jouer. Ça, c'est le pire. Quand tu es sur scène, tu es sur scène. Et là, maintenant, je me rends compte qu'avant, je le regardais plus qu'autre chose. J'étais là, mais je le regardais, je souriais, enfin je réagissais. Mais là, carrément, d'un coup, Aber hier, ganz plötzlich, kommt wieder in mir hoch, la grand-mère, elle revient en moi, puis je redeviens la plus jeune. Et ça, c'est un peu de l'impro, mais que je me permets parce que le reste est bien calé.
Côme
Oui, je comprends. Et ta stratégie de préparer en amont je pense qu'elle permet un triptyque qui est que tu as une sécurité, donc une plus grande disponibilité, donc plus de marge de créativité. et c'est sans doute la stratégie la plus ajustée dans un rythme de travail où tout est rythmé, avec des contraintes externes, et ça, ça permet quand même de sécuriser le mental, pas uniquement sur le court terme, mais aussi sur le moyen terme. Et en tout cas, d'un point de vue de santé mentale, le sentiment de sécurité, il agit presque comme un médicament. Et par ailleurs, dans un contexte plus d'improvisation totale, le lâcher- prise peut être très libérateur sur le long terme. Mais c'est vrai que juste avant une entrée en scène, ça peut être assez déstabilisant. Et je pense que là où ça devient vraiment intéressant aussi, c'est que ce que tu décris, Inès, ce n'est pas uniquement artistique. D'ailleurs, tu n'es pas uniquement comédienne ou performeuse. Je pense que tu es quelqu'un qui est profondément créatif au sens large. Tu es engagée politiquement. Comment ce métier d'actrice interagit avec tes autres engagements, avec ta manière de te situer dans la société et ta vie?
Inès
Ah, vaste sujet. Mais c'est ma vie, après tout. Déjà, il faut le dire, je pense que je suis devenue actrice sur le tard. Mais comme quoi, sachez-le, tout est possible quand on veut quelque chose. Je suis devenue actrice, disons, avec un premier rôle, et aussi en tant qu'intermittente, pouvoir vivre de mon métier de comédienne à 35 ans. Avant ça, j'ai fait Sciences Po avec toi, Côme, et j'étais déjà... J'ai adoré l'art, et j'en ai fait depuis que je suis petite. Après Sciences Po, j'ai fait un festival israélo-palestinien où j'étais donc la programmatrice, mais je n'étais pas sur scène. Puis une BD, donc là, je me suis un peu plus rapprochée de l'art parce que j'étais scénariste, mais toujours pas sur scène. Je dis ça parce que pour moi, la scène, c'est vraiment l'endroit que je préfère depuis que je suis toute petite. C'est étrange de se dire, je ne sais pas pourquoi, je n'y ai pas plongé à 18 ans, mais comme quoi. Mais c'est bien parce qu'en fait, avec Sciences Po, avec le fait d'avoir grandi à Jérusalem, avec le fait d'avoir des parents qui étaient quand même engagés, et ma BD, et puis voilà, tous ces projets, disons, d'ingénierie culturelle. Je n'ai pas trouvé d'autres mots pour l'instant, mais c'est un peu le mot. Et bien, je... disons que je me suis quand même construite comme une artiviste. Et ça joue, ça joue, parce que l'air de rien, le projet que j'ai, là, Jérusalem, j'ai eu ce rôle parce que j'avais interviewé Ismaël et qu'il s'est rappelé de moi, qu'il m'a proposé cette pièce, qui est une pièce qui parle de sujets d'actualité. Et c'est quelqu'un qui parle d'actualité dans ses pièces, de toute façon, sans le chercher forcément, d'ailleurs, parce qu'il écrit toujours les pièces avant que l'événement arrive. C'est un truc de fou. Et donc, ce n'est pas simple, j'avoue. C'est encore une grande cogitation de se situer. J'en parlais avec ChatGPT, ce qui n'est pas bien, mais j'en parlais avec ChatGPT, j'avoue. Il faut mieux en parler avec Côme, je vous le dis. Vraiment, parlez-en avec Côme. Qu'est-ce que je fais? Hier, je lui ai littéralement demandé. En fait, j'ai mon énergie, elle est tendue depuis janvier. L'actualité me rend nerveuse, triste. Je passe par trop de phases. et je ne sais pas comment transformer ça. Comment je le poste sur les réseaux? Est-ce que je fais des reels? Est-ce que je fais rien? Est-ce que j'écris une pièce? Est-ce que j'écris un seul en scène? Est-ce que je fais un court-métrage? Je ne suis pas encore là où je veux parce que je ne suis pas dans le cinéma. Est-ce que... Il m'a dit un truc intéressant, mais ce n'est pas bien encore une fois parce que c'est Chat GPT. Mais je me l'étais dit, c'est en fait, qu'est-ce qu'on fait? Est-ce qu'il faut vraiment tout partager sur les réseaux? Quand c'est des douleurs profondes comme ça, des questionnements? Pas forcément. Mais donc, en fait, je ne sais pas. Honnêtement, franchement, j'ai trop du mal là. Je pense que je mets la barre haute parce que souvent, on me dit: « « mais Inès, détends-toi en fait. Déjà, ta pièce, Jérusalem, t'apporte énormément aux gens en fait et à toi. » Et c'est vrai, quand on va jouer devant 400 collégiens dans une toute petite ville de France où parfois, c'est des gens qui n'ont jamais été au théâtre et qu'après, ils ont les yeux émerveillés, plein de questions, qu'on voit qu'on leur a appris quelque chose. En fait, c'est génial. Et je pense qu'avec les réseaux, on oublie de revenir à des petites victoires. Et c'est dommage. Et donc peut-être c'est pour ça que je ne sais plus. Je ne sais pas.
Côme
Et c'est intéressant. Je pense qu'en effet, ce que tu racontes, c'est assez merveilleux de pouvoir partager cette expérience. Et en fait, cette pratique d'être présente quelque part. Parce qu'être acteur, actrice, c'est aussi cette présence sur scène, cette présence vis-à-vis des autres. Et en effet, ça se détache complètement de la virtualité des réseaux sociaux et de la manière dont on se présente en ligne. Après ce que tu racontes sur cette période de ta vie depuis janvier, j'ai la sensation que c'est une forme de bouillonnement et que c'est peut-être une phase qui est plus liée à de l'improvisation et à peut-être aussi un désir et un besoin d'improviser que de rentrer dans une routine structurée. Je pense que ce sont des cycles constants chez les humains, mais particulièrement chez les artistes.
Inès
Oui. En plus, ce n'est pas agréable. Mais c'est vrai que les moments où ce n'est pas agréable, en général, ça peut amener à une idée, à quelque chose de concret, un projet. Mais c'est vrai que c'est assez désagréable, ce genre de période où tu bouillonnes, où tu ne sais pas trop ce que tu dois faire. Et je pense que là où un coaching, d'ailleurs, peut vraiment aider, ou en fait une personne extérieure à toi qui peut te rappeler que déjà t'as fait des choses, tu fais des choses et que c'est pas grave si là tout de suite tu sais pas trop ce que tu vas produire et je pense que c'est là où la personne extérieure peut vraiment vraiment aider parce qu'en fait à force d'être seule dans sa tête seule avec les réseaux, seule avec mille personnes à qui tu peux te comparer mais tu deviens complètement fou.
Côme
C'est vrai que cet usage intense des réseaux sociaux nous retourne toujours la tête et c'est en plus très compliqué d'avoir un rapport modéré à leur consommation, à leur usage parce que c'est devenu lieu à la fois professionnel, amical, tout est mélangé en fait. Et donc affectivement parlant on est très très lié à nos téléphones et aux réseaux sociaux. Et comme tu dis, ça nous permet de nous comparer à nos pairs, de réfléchir à qui fait quoi, et de se comparer et souvent dans une spirale négative mais après ce que je trouve intéressant c'est que tu dis que c'est pas facile d'être dans cette période de bouillonnement et c'est aussi parce qu'il y a une corrélation très claire entre créativité et émotions négatives. Ça, c'est quelque chose qui est de plus en plus établi scientifiquement. Je parle vraiment uniquement de la créativité et donc la capacité d'inventer, il faut en fait ouvrir un champ des possibles qui sort de la structure, qui sort de l'ordre, qui sort de tout ce qui nous rassure, tout ce qui nous cocoonne. Et donc c'est vrai que c'est très compliqué dans le monde actuel où l'automatisation prend le dessus, d'ouvrir cet espace-là puisqu'il y a un sentiment de solitude. Je pense que c'est ça aussi, c'est que... Comment se socialiser dans ces moments-là? Et donc je me demandais, justement, est-ce que c'est quelque chose qui te vient à l'esprit dans ces moments-là d'aller un peu contre ton intuition et te socialiser quelque part ou est-ce que tu es plutôt dans le recroque villement?
Inès
plutôt, alors ça va dépendre des phases, mais là, en ce moment, je dirais que je ne suis quand même plus dans le recroquevillement, parce que je rejette beaucoup de choses, j'ai envie aussi un peu de, c'est vrai, enfin, c'est vraiment des choses qui ne vont pas ensemble, mais j'ai envie de me protéger, de me dire, je ne vais pas aussi, enfin, je vis à Paris, et il y a beaucoup de sollicitations, il y a beaucoup de, c'est super, d'ailleurs, tu peux aller au théâtre tous les soirs, tu peux aller au cinéma, tu peux aller à 15 expos, c'est énorme, tu as tes amis et ça je pense que c'est dur quand tu es artiste de se dire, ok il y a des moments où il faut se couper. Il faut être dans ta créativité. Donc ça c'est compliqué, plus les réseaux donc là je pense que je me recroqueville et ce que tu disais sur le fait quand on crée ça va aussi un petit peu avec négativité ou en tout cas sentiment désagréable je dirais ou en tout cas aller creuser dans ses parts d'ombre ou des zones qu'on n'a pas explorées. C 'est très vrai je pense et c'est là aussi où des choses peuvent sortir, qui peuvent apporter à d'autres personnes que soi-même. Mais ce n'est pas la mode. C'est-à-dire que, tu vois, je pensais tout bêtement à des livres qui sortent d'influenceurs, influenceuses. Ce qui est à la mode, là, c'est le positif. Voilà, le plus attire le plus. Et l'autre jour, ça m'a aussi perturbée. Je me suis dit, attends Inès, en fait, si tu es positive, si tu montres des bonnes ondes sur les réseaux, tu vas attirer des bonnes ondes. Alors, ce n'est pas faux. Je l'ai expérimenté. Des trucs tout bêtes, mais dans le métro, souvent, j'ai du mal avec les contrôleurs. J'ai du mal avec le contrôle. Mais l'autre jour, j'étais très sympa avec eux. Ils ont été très sympas avec moi. Tout s'est bien passé. Des choses un peu comme ça où ce n'est pas faux que quand on est quand même dans des bonnes ondes, en face, tu as des bonnes ondes. Être tout le temps dans des bonnes ondes, est-ce que ce n'est pas aussi à l'encontre de la nature du mammifère? où parfois, on se protège et on est un peu négatif? Je ne sais pas Côme. Mais peut-être qu'un coach peut nous aider là-dessus.
Côme
En tout cas, je pense qu'on peut faire une différence sur deux choses par rapport à ce que tu dis c'est très intéressant et je pense que c'est un peu une illusion d'optique dans laquelle on tombe en tant qu'humain même si on en a conscience et qu'on le sait mais c'est qu'il y a une différence entre le contenu de nos pensées et l'attitude qu'on a vis-à-vis d'elles et donc on peut avoir des pensées négatives et avoir une attitude affirmative, je dirais pas positive parce que c'est connoté et puis surtout ça ne correspond pas à la réalité, c'est plutôt une forme d'affirmation. Quelque part, une forme aussi d'estime de soi qui nous amène à nous projeter au-delà du contenu de nos pensées, qu'elles soient positives ou négatives. Et je pense que tu soulignes un phénomène qui est très problématique dans la démocratisation de la santé mentale. D'un côté, il y a quelque chose d'extraordinaire, c'est qu'on parle de santé mentale depuis le Covid et c'est libérateur pour énormément de gens. Et de l'autre, on découvre aussi que la littérature scientifique s'est basée sur ce qu'on appelle la psychologie positive et qu'elle a très sincèrement ses limites. Et ça, il y a de plus en plus de chercheurs qui le réalisent et donc tout ce qui est thérapie comportementale, ou ce qu'on appelle thérapie cognitive ou comportementale, ils se sont pas mal remis en cause ces dernières années, c'est assez intéressant parce qu'ils sont basés tous sur la psychologie positive. Et petit à petit, ils sont en train, justement, d'intégrer des éléments existentiels, etc. À tel point que, bon, la psychanalyse, quelque part, met un peu plus de temps à peut-être intégrer des choses assez integrate more pragmatic, simple approaches, pragmatiques, assez simples, des outils beaucoup plus terre-à-terre dans la manière d'aider les patients dans leurs problèmes. Et donc, c'est vrai que le coaching pour ça, c'est assez intéressant parce que c'est quand même un processus qui est orienté vers des solutions et puis c'est un processus, c'est un vrai processus. Et on cherche une solution, donc ça délimite le problème et donc après, il y a un peu de tout en coaching, clairement, on tombe un peu sur tout. C'est vrai que moi, ce que j'essaie d'apporter principalement, c'est cette dimension existentielle parce qu'elle me paraît justement ouverte à la question des émotions négatives, mais comme je dis, au-delà de ça, de l'attitude qu'on a vis-à-vis de nos émotions négatives. Et donc c'est sûr qu'on ne peut pas être pinpant, on ne peut pas avoir une sorte d'attitude claquante vis-à-vis de nos émotions négatives, mais on n'est pas non plus obligé de sombrer dans leurs méandres. Et je pense que ça, c'est libérateur, c'est ce qu'il y a de plus libérateur sur le moyen long terme. C'est compliqué à mettre en place sur le court terme, je ne vais pas mentir. Mais si on y travaille, on peut travailler à son attitude.
Inès
C'est un peu quelque chose que j'ai testé justement dans cette période qui n'est pas simple parce que j'ai senti que j'étais vraiment globalement très souvent énervée contre la société depuis janvier. Vraiment depuis là. Et en même temps, je n'ai jamais autant essayé, comme tu dis, d'accepter notre état. c'est pas simple mais c'est tellement important de dire: « ok, ok, je suis énervée. » Et une fois que tu l'acceptes déjà je pense que je sais pas, ça se met dans un coin, et quand tu sors dans la rue tu fais face à des aléas que ce soit quelqu'un qui va souffler à côté de toi voilà il y en a beaucoup et mais c'est pas grave parce que t'as un peu accepté et donc j'essaie vraiment de transformer en positif. Mais des choses toutes bêtes, même avec mon chat, au lieu de s'énerver, pas s'énerver, tranquille, expliquer les choses. ça me perturbe parce que c'est une autre manière de faire les choses et c'est vraiment une autre manière de fonctionner mais comme tu dis, être plus dans une sorte d'affirmation, mais assez sereine, franchement ça fait du bien, ça fait vraiment du bien.
Côme
C'est vrai, ça fait du bien et c'est un travail de long cours en tout cas ce premier épisode de Creativity End il pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses et bon c'est un peu le but aussi et je sais qu'avec toi Inès on peut poser beaucoup de questions et donc c'était un grand plaisir de t'avoir avec nous aujourd'hui et j'aimerais finir le podcast en partageant justement quelques accomplissements que t'as fait t'es passionné par le croisement des cultures et des identités t'as créé à la Bellevilloise « Pèlerinage en Décalage », un festival indépendant qui réunissait des artistes israéliens et palestiniens c'est un peu fou de le dire aujourd'hui mais ça a existé et c'est probablement possible de le faire exister de nouveau et puis surtout t'as co-écrit la bande dessinée « Une Nuit », qui est parue en 2022, et donc t'interprètes actuellement Delphine et Ruth dans la pièce de théâtre dont tu as parlé, Jérusalem, et tu reprends un des rôles principaux dans « Zébrures, la face cachée des HPI » de Anne-Sophie Nédélec. Et enfin, tu es en train de développer un documentaire sur ton école à Jérusalem, et tu joueras prochainement Firdaous dans « Dernier Tour ». Rien que ça. Merci Inès pour ta présence avec nous aujourd'hui, et à bientôt.
Inès
Merci beaucoup. À bientôt.