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Cautèle

                     S’incarner en mouvement
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& épanouissement créatif

01

“Creativity & Présence — avec Inès Weill-Rochant” — 03/26




Côme
Bienvenue dans Creativity&. Creativity&, c'est une chaîne de podcast qui explore la créativité en lien avec autre chose. La santé mentale, le corps, la politique, le travail, l'amour, la société. Je m'appelle Côme Ledésert, je suis le fondateur de Cautèle, et ce podcast est une extension de mon travail de coaching systémique autour de la créativité et de la santé mentale. Et c'est un épisode un peu particulier puisque c'est le tout premier. Chaque épisode part d'un thème, aujourd'hui, Creativity& présence, à travers l'interprétation et le jeu d'acteur, et prend la forme d'une conversation. Pour ouvrir cette série, je ne pouvais pas imaginer quelqu'un de mieux qu'Inès Weill-Rochant. Bonjour Inès.

Inès
Bonjour Côme.

Côme
On se connaît depuis longtemps, on a étudié ensemble à Sciences Po, avant de bifurquer chacun à notre manière vers des trajectoires créatives. Depuis, on croise régulièrement nos points de vue sur la société avec ce double regard sciences politiques et arts qui continue de structurer nos discussions. Inès, tu es comédienne et scénariste tu as grandi à Jérusalem tu travailles entre théâtre, cinéma et écriture en France et à l'international et tu développes aujourd'hui plusieurs projets artistiques très engagés. On va de toute façon découvrir ton parcours au fil de la discussion. L'idée aujourd'hui, elle est simple. Inès va d'abord me poser des questions qu'on a préparées ensemble à partir de son expérience puis on va laisser la conversation devenir un dialogue.

Inès
Ma question Côme, elle concerne la présence, la présence en tant que comédienne, sur scène ou devant la caméra. Ma question c'est donc comment faire pour être vraiment là, sans être parasité par le mental, le stress et en quoi ça touche selon toi à la créativité, à la santé mentale ?

Côme
Alors ce que tu décris, c'est souvent perçu comme très spécifique aux acteurs, aux artistes, mais en réalité la question de la présence est devenue cruciale pour énormément de monde, bien au-delà du champ artistique. Depuis l'arrivée des réseaux sociaux, on n'est plus seulement des consommateurs d'images, on est aussi devenus des producteurs d'images et très souvent de notre propre image. Et ça, ça a profondément modifié notre rapport à nous-mêmes. On se regarde faire, on anticipe le regard des autres, on pense en termes de projection. Être là devient compliqué quand une partie de nous est constamment en train de se demander « comment est-ce que je suis perçu? ». À ça s'ajoute la complexification et la diversification des tâches au travail et la manière dont nos modes de divertissement ont changé, notamment sur les réseaux sociaux avec un focus sur l'attention courte plutôt que longue. La question du « ici et maintenant » est devenue une sorte d'obsession collective et aussi un enjeu majeur de santé mentale, surtout depuis le Covid. Pendant cette période, beaucoup de personnes ont été forcées à l'isolement, à l'introversion, souvent sans accès aux soins habituels, et beaucoup ont tenté de s'auto-médicaliser via des applications de méditation sans forcément avoir d'expérience méditative préalable. Très vite, ça a créé une forme de diktakt sociétal, soit ici et maintenant et rien d'autre. Alors que dans les traditions méditatives, philosophiques ou existentielles, le ici et maintenant n'a jamais eu une seule définition ni une seule manière d'être vécue. Dans ton cas précis, Inès, ce que je trouve très éclairant, c'est la distinction entre deux temps. Le temps de préparation, le mental y est extrêmement utile, apprendre le texte, comprendre le personnage, travailler la scénographie, se préparer mentalement et physiquement, et le temps d'exécution. Là, il est souvent préférable que le mental se retire, mais bien sûr sans en faire un diktat. En psychologie, ce qu'on appelle le mental, ici, ce sont surtout des métapensées. Des pensées qui commentent l'action. Est-ce que je fais bien? Est-ce que je suis crédible? Est-ce que je suis à la hauteur? Et elles nous demandent de nous regarder faire au lieu de simplement faire. Et beaucoup de traditions explorent depuis des siècles comment interagir ou non avec ces pensées, et surtout, comment ne pas leur donner une autorité excessive. Pour moi, la créativité n'est pas d'abord une posture idéologique, mais un état physiologique. Ces états que tu décris avant d'entrer en scène ressemblent énormément à ce qu'on observe chez les sportifs de haut niveau, ou dans toute situation que le cerveau interprète comme une performance exceptionnelle. Monter sur scène, même quand c'est ton métier, reste quelque chose d'exceptionnel pour le cerveau. En fonction de ta personnalité et ton expérience, il va te le rappeler avec plus ou moins d'intensité, parfois en parasitant ton attention. Inès, quand tu m'as contacté pour ces états avant scène, on a utilisé un exercice de respiration, le square breathing, la respiration carrée, qui agit comme un pansement rapide. La respiration carré, ça consiste en 4 temps. Pendant 4 secondes, tu inspires. Pendant 4 secondes, tu retiens ta respiration. Pendant 4 secondes, tu expires. Et pendant 4 secondes, tu retiens ton souffle. Est-ce que tu veux nous raconter ce qui s'est passé à ce moment-là? Comment tu l'as vécu? Et ce que cette technique t'a apporté?

Inès
Absolument, et merci vraiment pour ce partage de technique qui m'aide au quotidien sur scène. Avant de connaître cette technique de respiration carrée, je respirais, parce que déjà, on respire, et j'essayais de me détendre avec une sorte de méditation, mais pareil, je ne m'y connais pas beaucoup, et j'invoquais beaucoup d'images en lien avec mon personnage ou l'histoire du personnage. Et en fait, c'était très rationnel au final, parce que je l'ai dans ma tête. Et le fait de me dire, écoute, avant de monter sur scène, arrête d'imaginer, de repenser, tu l'as fait ce travail, c'est un travail en amont. Là, tu es dans les coulisses, tu n'as pas beaucoup de temps. Et c'est comme tu dis, un espèce de pansement assez rapide, mais très efficace, qui permet juste de se remettre là où on est, d'être là, et de permettre d'être là quand on arrive sur scène et de tout réinvoquer. Je ne sais pas si c'est clair, mais c'est une manière un peu d'épurer, comme de se purifier d'un coup, en 16 secondes, si je ne suis pas mauvaise en maths. Oui, c'est ça. Et d'être purifiée pour invoquer toute la complexité qu'on a travaillée avant.

Côme
Oui, et c'est quelque chose qu'on peut faire plusieurs fois sur plusieurs cycles. et c'est quelque chose qui a été utilisé par les Navy SEALs, les militaires américains, dans des situations de stress extrême. Donc c'est assez intéressant d'avoir ça en tête quelque part. Moi ça me permet aussi parfois de, comment dire, de minimiser le moment en me disant: "Bon, si les Navy SEAL en ont eu besoin pour une situation encore plus extrême, encore plus dangereuse, je peux peut-être gérer mon stress et ma présence sur le moment avec cet exercice."

Inès
Je ne le savais pas, tu vois, donc ça va m'aider à invoquer aussi le calme et le bonheur d'être là. J'ai une autre question, comme j'en ai beaucoup, mais on ne peut pas toutes les invoquer ici. Alors ma deuxième question, elle concerne une culpabilité que j'ai eue, que j'ai un peu moins, sur mes fragilités psychiques, en me disant que tant que je n'irai pas mieux, que je ne réglerai pas tous mes problèmes, ce qui est impossible je crois, enfin bon, je ne pourrai pas être une bonne actrice. Alors, est-ce que tu penses qu'une bonne santé mentale est une condition pour créer ?

Côme
C'est une question très large, mais on va essayer de répondre assez rapidement. Il y a un faux mythe qui est très répandu. C'est l'idée qu'il faudrait aller bien pour créer. Et ce qui est paradoxal, c'est qu'il existe quand même une corrélation assez claire entre créativité et pensées négatives. Ça ne veut pas dire qu'il faut souffrir pour créer, mais accepter la présence d'états mentaux difficiles est souvent une condition sine qua non. Le vrai enjeu, et c'est extrêmement complexe au quotidien, c'est de ne pas confondre identité et destruction. La créativité dite torturée n'est pas un symptôme, c'est souvent une tentative de régulation du cerveau pour résoudre un problème. Et dans le contexte de l'art, ce problème est très souvent existentiel. C'est une sorte de question de survie au sens non fonctionnel du terme, c'est-à-dire pas une survie liée à nos besoins physiologiques de manger, boire, respirer. Et du coup, il y a une sorte d'intensité qui est ressentie, et cela touche à qui nous sommes, mais encore plus important, ce que nous devenons, comment nous nous mettons en mouvement. Et c'est cette question qui vient compléter le pansement rapide du square breathing, afin d'offrir des outils pour le moyen et le long terme. Et c'est exactement là le travail que je propose avec Cautèle.  C'est ne pas supprimer les émotions jugées négatives, mais accepter leur présence et voir comment elles peuvent devenir un moteur créatif. Et Inès, il me semble que tu as une expérience assez vivifiante et importante pour toi lors de ton voyage en Pologne. Et est-ce que tu accepterais d'en parler un petit peu, de nous raconter ce que tu as traversé de ce point de vue-là et comment les choses peuvent aussi s'inscrire sur le temps long?

Inès
Oui, le voyage en Pologne, c'était très intense, ça c'est sûr, mais doux aussi. Donc, je l'ai fait parce que d'une part, ça fait partie de mon histoire que j'ai refoulée, vu qu'une partie de ma famille vient de Pologne, donc des Juifs polonais. Et donc, ça fait aussi partie de la pièce dans laquelle je joue et du personnage que j'incarne. Et j'ai eu un peu comme une sorte de révélation, ou en tout cas un besoin, qui venait vraiment de mes tripes, avant ma première en octobre au théâtre, de me dire, il faut que j'aille en Pologne. Je ne peux plus, en fait, continuer à incarner cette grand-mère juive qui est née en Pologne et ensuite a vécu la Deuxième Guerre mondiale là-bas, sans connaître, sans toucher, sans sentir l'odeur de la Pologne. Je ne sais pas, c'était étrange. Et donc j'y suis allée 48 heures, et j'ai pu déjà juste voir la Pologne, voir en effet des endroits liés à l'histoire du personnage, aller dans un musée de l'histoire des Juifs de Pologne, aller à Treblinka, le camp qui a été recouvert par les nazis pour qu'il n'existe plus. J'ai décidé d'aller dans ce camp parce que le personnage que j'incarne, il passe malheureusement, sans mourir. Et ça m'a aidé. C' est vrai que, vu qu'on parlait de fragilité, c'était une fragilité, moi notamment, de pleurer sur la Shoah. Je n'avais jamais pleuré sur la Shoah, voire l'inverse. Et là, sur scène, je n'avais pas le choix. Mon metteur en scène m'avait dit « Je veux que tu pleures, je veux que tu sois émue. », qu'enfin, vu que tu vas parler de ça.  Et étrangement, tout ce qui était un peu rationnel ou les techniques de jeu, d'imaginer, bon, il y en a plein pour pleurer. Et bien, il n'y a rien qui m'a plus aidée que d'aller en Pologne et de pouvoir voir, toucher, Treblinka. J'ai touché  l'herbe où il y avait sûrement encore, je sais, voilà, cette herbe en dessous, il y a certainement peut-être des restes humains, de la poussière d'humains. C'est très fort, mais ça m'a nourrie  étrangement, vidée, nourrie et permise de revenir plus prête à incarner. On parlait du temps long, ce n'est pas la même préparation que le square breathing, mais ça complète.

Côme
Oui, ça complète et il y a une dimension aussi existentielle dans ce que tu racontes.

Inès
Oui, après, c'est vrai que ça dépend des rôles, bien sûr, qu'on nous propose, mais il y a des rôles comme ça qui font avancer en lien avec notre histoire. Et c'est très précieux. Et pour ça, je remercierais toujours Ismaël Saïli, le dramaturge, l'écrivain, le metteur en scène, et il joue avec moi sur scène. Parce qu'il m'a fait me reconnecter à cette histoire que je refoulais. Donc c'est vrai que d'un coup, c'est très intéressant, parce que tu progresses dans ton art, mais tu progresses aussi sur tes tabous, t'as certains soucis que t'as en psychologie, en psychologie transgénérationnelle. Donc oui, c'est très existentiel.

Côme
Et tu m'as parlé aussi lors de nos échanges préliminaires quelque chose qui m'a marqué dans ton travail d'actrice. Tu m'as dit plus le travail en amont est solide, plus je suis libre dans l'instant.

Inès
Oui, parce que ça me perturbe encore. même si maintenant je l'ai accepté mais je pense que lié au stress qu'on a et parfois à la fuite tout simplement moi j'avais je me disais pour le stand-up par exemple parce que je faisais du stand-up j'ai un peu mis de côté l'envie juste de partager un peu le ressenti de la semaine ou du jour même et donc je voyais pas comment on pouvait apprendre des blagues par coeur et les refaire pendant un an alors qu'en fait, tu n'as plus du tout vécu la rupture dont tu parles ou je ne sais pas, le jour où tu étais de mauvaise humeur. Et en fait, je m'en suis rendue compte d'abord avec le stand-up que tu ne peux pas improviser si tu n'as pas en amont déjà bien appris et que tu n'as pas des blagues ou un texte extrêmement solide. Pour ensuite, bien sûr, un peu improviser. Et au théâtre, c'est peut-être moins évident parce que le théâtre, quoi que tu fasses, tu dois apprendre ton texte. Mais quand il s'agit des mouvements, du regard, des déplacements, ça aussi ça doit être très précis. Et je commence à peine à me libérer. Ça fait un an et demi que je joue la pièce Jérusalem et en fait je pensais qu'au bout de 4 mois ça irait. Je l'avais jouée peut-être 10 fois les premières fois quand on l'a monté à Liège après j'ai été à Avignon je l'ai jouée donc 18 fois mais c'était que le début, c'était rien et là je pense que je l'ai jouée peut-être 50 ou 60 fois et je commence à être vraiment bien et à prendre de l'espace sur scène et mon metteur en scène me le dit, il est très content. Mais un an et demi quand même.

Côme
Oui, c'est le temps long. Et je trouve aussi que ça soulève la question du processus créatif, parce qu'on le décrit souvent comme bouillonnant, par rapport à une approche plus structurée. C 'est vrai que la question de poser un cadre comme condition de liberté dans la création, beaucoup le savent en théorie, mais dans la pratique, souvent on se rigidifie ou à l'inverse, on rejette le cadre. Par exemple, moi, je ressens plutôt le cadre comme une contrainte. J'aimerais savoir, toi, est-ce que ce cadre, du coup, il te structure au quotidien ou est-ce que c'est quelque chose qui te dérange?

Inès
Avant, il me dérangeait et il me faisait peur. Mais comme j'ai compris que c'était aussi, je pense, une fuite pour ne pas produire et présenter quelque chose, ou en tout cas présenter   de manière diffuse. Et là, je dirais que je suis quand même dans la team cadre, c'est étonnant de le dire, mais je suis dans la team cadre. Et tu vois, j'ai été surprise l'autre jour, j'ai fait une performance très intense avec une amie qui est iranienne, c'est une franco-iranienne, et on fait cette performance aussi depuis deux ans, deux fois par an, ce n'est pas un truc régulier. Alors, elle est très intéressante cette performance parce que c'est donc de la calligraphie vivante, Donc elle est calligraphe et elle calligraphie avec mes cheveux. Et moi, je danse. Enfin bon, c'est très... Ça mixe plein d'arts. Et j'étais chiante. J'ai voulu... Maintenant, je veux qu'on la prépare, la performance. Je veux savoir quel mouvement je vais faire. Et elle, beaucoup moins. Et étrangement, je demande à mon amie Saena de savoir ce que je vais faire. Et elle, elle veut... Enfin, je pense que c'est pas son fonctionnement. Ça va pas non plus avec la performance qui est très intense en lien avec l'actualité. Mais je me rends compte que moi, maintenant, j'ai besoin de ce cadre. Sinon, je suis trop stressée et je ne suis pas fière de ce que je fais.

Côme
Donc quelque part, c'est quelque chose qui est venu au fil du temps, si je comprends bien, ce besoin de cadre.

Inès
Oui, complètement. Et surtout en étant fière de moi. C'est-à-dire que je vois que quand j'ai un cadre, quand je sais ce que je vais donner, je suis beaucoup plus fière de moi et plus apte à me regarder. C'est très dur de se regarder, que ce soit une captation. Mais vraiment, que ce soit en stand-up, en performance ou en théâtre, quand j'ai eu mon cadre, vraiment, je suis bien plus fière de ma performance.

Côme
Alors, il y a le théâtre où la structure, elle est inévitable. Et puis, il y a la performance où, bien sûr, la notion d'improvisation prend beaucoup plus de place. Et c'est vrai que pour moi, l'improvisation, ça ne veut pas dire absence de structure. Souvent, le cadre de l'improvisation, il est implicite, en fait. et il est sans contraintes habilitantes, clairement posées. On peut très vite se répéter dans des schémas inconscients, exactement l'inverse de ce qu'on cherche en termes de créativité. Et une grande partie de mes recherches doctorales portait sur le concept de fabulation chez Deleuze, un espace où le cadre n'est pas explicitement posé, mais où un protocole de contraintes habilitantes permet une transformation continue et spontanée. Et à ce moment-là, le cadre, c'est quelque chose de malléable, de mouvant, de vivant et de flexible . Et je me demandais, Inès, dans ton travail d'actrice, cette phase d'improvisation, elle existe, mais j'imagine que du coup, elle n'est quand même pas majoritaire.

Suite
Suite
Inès
Non, elle n'est pas majoritaire. Je commence maintenant à l'invoquer et à me permettre de l'invoquer parce que justement, ça fait un an et demi que je fais cette pièce, que maintenant le texte, il est descendu. Comme on dit, il n'est plus dans mon cerveau, il est dans mes tripes. Il sort tout seul le texte. Je vois que quand je me prépare, je le récite dans la rue ou en lisant telle chose. Maintenant que je connais bien le texte, que je connais les mouvements, je peux vraiment me permettre de prendre de la place sur scène, comme il me l'a dit d'ailleurs Ismaël. Et je vois que c'est un peu... Ça se joue sur rien, mais j'incarne une grand-mère. En fait, je suis possédée. C'est l'histoire d'une jeune femme qui est possédée par sa grand-mère, une jeune femme juive, et en face, un palestinien qui également va être possédé par son grand-père parce qu'il y a une éclipse. Donc en fait, on passe quand même 1h20 sur scène à parfois se contorsionner parce qu'on devient en quelques secondes le grand-parent. Donc c'est quand même quelque chose. Avant d'être vraiment à l'aise, je pense que je le faisais un peu mécaniquement. Et là, on me dit que c'est très subtil, que je vais jouer plus avec la possession. C'est jamais exactement la même chose. Je sais que je dois être assise à un moment, debout à un moment. C'est sûr que c'est important parce que c'est comme ça. Mais pendant par exemple que Ismaël fait le personnage et qu'il y a un long monologue. Pendant cela, je suis sur une chaise. Et il ne faut pas croire que quand on ne parle pas, on ne doit pas jouer. Ça, c'est le pire. Quand tu es sur scène, tu es sur scène. Et là, maintenant, je me rends compte qu'avant, je le regardais plus qu'autre chose. J'étais là, mais je le regardais, je souriais, enfin je réagissais. Mais là, carrément, d'un coup, Aber hier, ganz plötzlich,  kommt wieder in mir hoch, la grand-mère, elle revient en moi, puis je redeviens la plus jeune. Et ça, c'est un peu de l'impro, mais que je me permets parce que le reste est bien calé.

Côme
Oui, je comprends. Et ta stratégie de préparer en amont je pense qu'elle permet un triptyque qui est que tu as une sécurité, donc une plus grande disponibilité, donc plus de marge de créativité. et c'est sans doute la stratégie la plus ajustée dans un rythme de travail où tout est rythmé, avec des contraintes externes, et ça, ça permet quand même de sécuriser le mental, pas uniquement sur le court terme, mais aussi sur le moyen terme. Et en tout cas, d'un point de vue de santé mentale, le sentiment de sécurité, il agit presque comme un médicament. Et par ailleurs, dans un contexte plus d'improvisation totale, le lâcher- prise peut être très libérateur sur le long terme. Mais c'est vrai que juste avant une entrée en scène, ça peut être assez déstabilisant. Et je pense que là où ça devient vraiment intéressant aussi, c'est que ce que tu décris, Inès, ce n'est pas uniquement artistique. D'ailleurs, tu n'es pas uniquement comédienne ou performeuse. Je pense que tu es quelqu'un qui est profondément créatif au sens large. Tu es engagée politiquement. Comment ce métier d'actrice interagit avec tes autres engagements, avec ta manière de te situer dans la société et ta vie?

Inès
Ah, vaste sujet. Mais c'est ma vie, après tout. Déjà, il faut le dire, je pense que je suis devenue actrice sur le tard. Mais comme quoi, sachez-le, tout est possible quand on veut quelque chose. Je suis devenue actrice, disons, avec un premier rôle, et aussi en tant qu'intermittente, pouvoir vivre de mon métier de comédienne à 35 ans. Avant ça, j'ai fait Sciences Po avec toi, Côme, et j'étais déjà... J'ai adoré l'art, et j'en ai fait depuis que je suis petite. Après Sciences Po, j'ai fait un festival israélo-palestinien où j'étais donc la programmatrice, mais je n'étais pas sur scène. Puis une BD, donc là, je me suis un peu plus rapprochée de l'art parce que j'étais scénariste, mais toujours pas sur scène. Je dis ça parce que pour moi, la scène, c'est vraiment l'endroit que je préfère depuis que je suis toute petite. C'est étrange de se dire, je ne sais pas pourquoi, je n'y ai pas plongé à 18 ans, mais comme quoi. Mais c'est bien parce qu'en fait, avec Sciences Po, avec le fait d'avoir grandi à Jérusalem, avec le fait d'avoir des parents qui étaient quand même engagés, et ma BD, et puis voilà, tous ces projets, disons, d'ingénierie culturelle. Je n'ai pas trouvé d'autres mots pour l'instant, mais c'est un peu le mot. Et bien, je... disons que je me suis quand même construite comme une artiviste. Et ça joue, ça joue, parce que l'air de rien, le projet que j'ai, là, Jérusalem, j'ai eu ce rôle parce que j'avais interviewé Ismaël et qu'il s'est rappelé de moi, qu'il m'a proposé cette pièce, qui est une pièce qui parle de sujets d'actualité. Et c'est quelqu'un qui parle d'actualité dans ses pièces, de toute façon, sans le chercher forcément, d'ailleurs, parce qu'il écrit toujours les pièces avant que l'événement arrive. C'est un truc de fou. Et donc, ce n'est pas simple, j'avoue. C'est encore une grande cogitation de se situer. J'en parlais avec ChatGPT, ce qui n'est pas bien, mais j'en parlais avec ChatGPT, j'avoue. Il faut mieux en parler avec Côme, je vous le dis. Vraiment, parlez-en avec Côme. Qu'est-ce que je fais? Hier, je lui ai littéralement demandé. En fait, j'ai mon énergie, elle est tendue depuis janvier. L'actualité me rend nerveuse, triste. Je passe par trop de phases. et je ne sais pas comment transformer ça. Comment je le poste sur les réseaux? Est-ce que je fais des reels? Est-ce que je fais rien? Est-ce que j'écris une pièce? Est-ce que j'écris un seul en scène? Est-ce que je fais un court-métrage? Je ne suis pas encore là où je veux parce que je ne suis pas dans le cinéma. Est-ce que... Il m'a dit un truc intéressant, mais ce n'est pas bien encore une fois parce que c'est Chat GPT. Mais je me l'étais dit, c'est en fait, qu'est-ce qu'on fait? Est-ce qu'il faut vraiment tout partager sur les réseaux? Quand c'est des douleurs profondes comme ça, des questionnements? Pas forcément.  Mais donc, en fait, je ne sais pas. Honnêtement, franchement, j'ai trop du mal là. Je pense que je mets la barre haute parce que souvent, on me dit: « « mais Inès, détends-toi en fait. Déjà, ta pièce, Jérusalem, t'apporte énormément aux gens en fait et à toi. » Et c'est vrai, quand on va jouer devant 400 collégiens dans une toute petite ville de France où parfois, c'est des gens qui n'ont jamais été au théâtre et qu'après, ils ont les yeux émerveillés, plein de questions, qu'on voit qu'on leur a appris quelque chose. En fait, c'est génial. Et je pense qu'avec les réseaux, on oublie de revenir à des petites victoires. Et c'est dommage. Et donc peut-être c'est pour ça que je ne sais plus. Je ne sais pas.

Côme
Et c'est intéressant. Je pense qu'en effet, ce que tu racontes, c'est assez merveilleux de pouvoir partager cette expérience. Et en fait, cette pratique d'être présente quelque part. Parce qu'être acteur, actrice, c'est aussi cette présence sur scène, cette présence vis-à-vis des autres. Et en effet, ça se détache complètement de la virtualité des réseaux sociaux et de la manière dont on se présente en ligne. Après ce que tu racontes sur cette période de ta vie depuis janvier, j'ai la sensation que c'est une forme de bouillonnement et que c'est peut-être une phase qui est plus liée à de l'improvisation et à peut-être aussi un désir et un besoin d'improviser que de rentrer dans une routine structurée. Je pense que ce sont des cycles constants chez les humains, mais particulièrement chez les artistes.

Inès
Oui. En plus, ce n'est pas agréable. Mais c'est vrai que les moments où ce n'est pas agréable, en général, ça peut amener à une idée, à quelque chose de concret, un projet. Mais c'est vrai que c'est assez désagréable, ce genre de période où tu bouillonnes, où tu ne sais pas trop ce que tu dois faire. Et je pense que là où un coaching, d'ailleurs, peut vraiment aider, ou en fait une personne extérieure à toi qui peut te rappeler que déjà t'as fait des choses, tu fais des choses et que c'est pas grave si là tout de suite tu sais pas trop ce que tu vas produire et je pense que c'est là où la personne extérieure peut vraiment vraiment aider parce qu'en fait à force d'être seule dans sa tête seule avec les réseaux, seule avec mille personnes à qui tu peux te comparer mais tu deviens complètement fou. 

Côme
C'est vrai que cet usage intense des réseaux sociaux nous retourne toujours la tête et c'est en plus très compliqué d'avoir un rapport modéré à leur consommation, à leur usage parce que c'est devenu lieu à la fois professionnel, amical, tout est mélangé en fait. Et donc affectivement parlant on est très très lié à nos téléphones et aux réseaux sociaux. Et comme tu dis, ça nous permet de nous comparer à nos pairs, de réfléchir à qui fait quoi, et de se comparer et souvent dans une spirale négative mais après ce que je trouve intéressant c'est que tu dis que c'est pas facile d'être dans cette période de bouillonnement et c'est aussi parce qu'il y a une corrélation très claire entre créativité et émotions négatives. Ça, c'est quelque chose qui est de plus en plus établi scientifiquement. Je parle vraiment uniquement de la créativité et donc la capacité d'inventer, il faut en fait ouvrir un champ des possibles qui sort de la structure, qui sort de l'ordre, qui sort de tout ce qui nous rassure, tout ce qui nous cocoonne. Et donc c'est vrai que c'est très compliqué dans le monde actuel où l'automatisation prend le dessus, d'ouvrir cet espace-là puisqu'il y a un sentiment de solitude. Je pense que c'est ça aussi, c'est que... Comment se socialiser dans ces moments-là? Et donc je me demandais, justement, est-ce que c'est quelque chose qui te vient à l'esprit dans ces moments-là d'aller un peu contre ton intuition et te socialiser quelque part ou est-ce que tu es plutôt dans le recroque villement?

Inès
plutôt, alors ça va dépendre des phases, mais là, en ce moment, je dirais que je ne suis quand même plus dans le recroquevillement, parce que je rejette beaucoup de choses, j'ai envie aussi un peu de, c'est vrai, enfin, c'est vraiment des choses qui ne vont pas ensemble, mais j'ai envie de me protéger, de me dire, je ne vais pas aussi, enfin, je vis à Paris, et il y a beaucoup de sollicitations, il y a beaucoup de, c'est super, d'ailleurs, tu peux aller au théâtre tous les soirs, tu peux aller au cinéma, tu peux aller à 15 expos, c'est énorme, tu as tes amis et ça je pense que c'est dur quand tu es artiste de se dire, ok il y a des moments où il faut se couper. Il faut être dans ta créativité. Donc ça c'est compliqué, plus les réseaux donc là je pense que je me recroqueville et ce que tu disais sur le fait quand on crée ça va aussi un petit peu avec négativité ou en tout cas sentiment désagréable je dirais ou en tout cas aller creuser dans ses parts d'ombre ou des zones qu'on n'a pas explorées. C 'est très vrai je pense et c'est là aussi où des choses peuvent sortir, qui peuvent apporter à d'autres personnes que soi-même. Mais ce n'est pas la mode. C'est-à-dire que, tu vois, je pensais tout bêtement à des livres qui sortent d'influenceurs, influenceuses. Ce qui est à la mode, là, c'est le positif. Voilà, le plus attire le plus. Et l'autre jour, ça m'a aussi perturbée. Je me suis dit, attends Inès, en fait, si tu es positive, si tu montres des bonnes ondes sur les réseaux, tu vas attirer des bonnes ondes. Alors, ce n'est pas faux. Je l'ai expérimenté. Des trucs tout bêtes, mais dans le métro, souvent, j'ai du mal avec les contrôleurs. J'ai du mal avec le contrôle. Mais l'autre jour, j'étais très sympa avec eux. Ils ont été très sympas avec moi. Tout s'est bien passé. Des choses un peu comme ça où ce n'est pas faux que quand on est quand même dans des bonnes ondes, en face, tu as des bonnes ondes. Être tout le temps dans des bonnes ondes, est-ce que ce n'est pas aussi à l'encontre de la nature du mammifère?  où parfois, on se protège et on est un peu négatif? Je ne sais pas Côme. Mais peut-être qu'un coach peut nous aider là-dessus.

Côme
En tout cas, je pense qu'on peut faire une différence sur deux choses par rapport à ce que tu dis c'est très intéressant et je pense que c'est un peu une illusion d'optique dans laquelle on tombe en tant qu'humain même si on en a conscience et qu'on le sait mais c'est qu'il y a une différence entre le contenu de nos pensées et l'attitude qu'on a vis-à-vis d'elles et donc on peut avoir des pensées négatives et avoir une attitude affirmative, je dirais pas positive parce que c'est connoté et puis surtout ça ne correspond pas à  la réalité, c'est plutôt une forme d'affirmation. Quelque part, une forme aussi d'estime de soi qui nous amène à nous projeter au-delà du contenu de nos pensées, qu'elles soient positives ou négatives. Et je pense que tu soulignes un phénomène qui est très problématique dans la démocratisation de la santé mentale. D'un côté, il y a quelque chose d'extraordinaire, c'est qu'on parle de santé mentale depuis le Covid et c'est libérateur pour énormément de gens. Et de l'autre, on découvre aussi que la littérature scientifique s'est basée sur ce qu'on appelle la psychologie positive et qu'elle a très sincèrement ses limites. Et ça, il y a de plus en plus de chercheurs qui le réalisent et donc tout ce qui est thérapie comportementale,  ou ce qu'on appelle thérapie cognitive ou comportementale, ils se sont pas mal remis en cause ces dernières  années, c'est assez intéressant parce qu'ils sont basés tous sur la psychologie positive. Et petit à petit, ils sont en train, justement, d'intégrer des éléments existentiels, etc. À tel point que, bon, la psychanalyse, quelque part, met un peu plus de temps à peut-être intégrer des choses assez integrate more pragmatic,  simple approaches, pragmatiques, assez simples, des outils beaucoup plus terre-à-terre dans la manière d'aider les patients dans leurs problèmes. Et donc, c'est vrai que le coaching pour ça, c'est assez intéressant parce que c'est quand même un processus qui est orienté vers des solutions et puis c'est un processus, c'est un vrai processus. Et on cherche une solution, donc ça délimite le problème et donc après, il y a un peu de tout en coaching, clairement, on tombe  un peu sur tout. C'est vrai que moi, ce que j'essaie d'apporter principalement, c'est cette dimension existentielle parce qu'elle me paraît justement ouverte à la question des émotions négatives, mais comme je dis, au-delà de ça, de l'attitude qu'on a vis-à-vis de nos émotions négatives. Et donc c'est sûr qu'on ne peut pas être pinpant, on ne peut pas avoir une sorte d'attitude claquante vis-à-vis de nos émotions négatives, mais on n'est pas non plus obligé de sombrer dans leurs méandres. Et je pense que ça, c'est libérateur, c'est ce qu'il y a de plus libérateur sur le moyen long terme. C'est compliqué à mettre en place sur le court terme, je ne vais pas mentir. Mais si on y travaille, on peut travailler à son attitude.

Inès
C'est un peu quelque chose que j'ai testé justement dans cette période qui n'est pas simple parce que j'ai senti que j'étais vraiment globalement très souvent énervée contre la société depuis janvier. Vraiment depuis là. Et en même temps, je n'ai jamais autant essayé, comme tu dis, d'accepter notre état. c'est pas simple mais c'est tellement important de dire: « ok, ok, je suis énervée. » Et une fois que tu l'acceptes déjà je pense que je sais pas, ça se met dans un coin,  et quand tu sors dans la rue tu fais face à des aléas que ce soit quelqu'un qui va souffler à côté de toi voilà il y en a beaucoup et mais c'est pas grave parce que t'as un peu accepté et donc j'essaie vraiment de transformer en positif. Mais des choses toutes bêtes, même avec mon chat, au lieu de s'énerver, pas s'énerver, tranquille, expliquer les choses. ça me perturbe parce que c'est une autre manière de faire les choses et c'est vraiment une autre manière de fonctionner mais comme tu dis, être plus dans une sorte d'affirmation, mais assez sereine, franchement ça fait du bien, ça fait vraiment du bien.

Côme
C'est vrai, ça fait du bien et c'est un travail de long cours en tout cas ce premier épisode de Creativity End il pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses et bon c'est un peu le but aussi et je sais qu'avec toi Inès on peut poser beaucoup de questions et donc c'était un grand plaisir de t'avoir avec nous aujourd'hui et j'aimerais finir le podcast en partageant justement quelques accomplissements que t'as fait t'es passionné par le croisement des cultures et des identités t'as créé à la Bellevilloise « Pèlerinage en Décalage », un festival indépendant qui réunissait des artistes israéliens et palestiniens c'est un peu fou de le dire aujourd'hui mais ça a existé et c'est probablement possible de le faire exister de nouveau et puis surtout t'as co-écrit la bande dessinée « Une Nuit », qui est parue en 2022, et donc t'interprètes actuellement Delphine et Ruth dans la pièce de théâtre dont tu as parlé, Jérusalem, et tu reprends un des rôles principaux dans « Zébrures, la face cachée des HPI » de Anne-Sophie Nédélec. Et enfin, tu es en train de développer un documentaire sur ton école à Jérusalem, et tu joueras prochainement Firdaous dans « Dernier Tour ». Rien que ça. Merci Inès pour ta présence avec nous aujourd'hui, et à bientôt.

Inès
Merci beaucoup. À bientôt.